Les cinémas arabes du Proche-Orient

Les cinémas du croissant fertile : Liban, Palestine, Syrie, Irak

L’intérêt porté aux cinématographies arabes du Proche-Orient, le Machrek (le Levant en arabe), faisait partie intégrante de la conception initiale du Festival International des Cinémas d’Asie de Vesoul, qui entendait embrasser toute l’Asie, du Proche à l’Extrême-Orient. En bientôt 32 ans, 120 films du Proche et Moyen-Orient arabe ont été présentés.

Les films en compétition de cinéastes arabes du Proche et Moyen-Orient ont remporté 12 prix, dont 7 prix du public, preuve du fort attrait des festivaliers de Vesoul pour les réalisateurs arabes d’Asie. La grande dame du cinéma libanais, la regrettée Jocelyne Saab, a reçu la médaille de la Francophonie au 15e FICA Vesoul en 2009 lors de la rétrospective de ses films. Un Cyclo d’or d’honneur a été décerné au prestigieux réalisateur syrien Mohammad Malas lors de l’hommage rendu en sa présence au 24e FICA Vesoul en 2018. Un hommage a été rendu à l’immense actrice Hiam Abbas lors du 25e FICA Vesoul en 2019.

Le cinéma du pays du cèdre : le Liban.

Le premier film produit au Liban Les Aventures d’Elias Mabrouk, œuvre muette du réalisateur italien Jordano Pidutti, date de 1929. Le premier film parlant, Dans les ruines de Baalbek de J. de Luca, K. Boustany et G. Costy, est réalisé en 1934. Georges Nasser, auteur de Vers l’inconnu ?, premier film libanais sélectionné en compétition au Festival de Cannes en 1957 et du Petit étranger, également en compétition à Cannes en 1961, est considéré comme le père du cinéma d’auteur libanais, loin des films musicaux, « bédouines », d’aventures ou comiques de l’industrie cinématographique marquée par l’influence égyptienne. L’espoir de l’apparition, dans les années 1960-70, d’un nouveau cinéma proche du néoréalisme va être fracassé par le déclenchement de la guerre civile (1975 – 1990). De celle-ci va naître dans les années 1980, la période dite « des cinéastes de l’intelligentsia » qui tournent avant tout des documentaires courageux et soignés atteignant la reconnaissance internationale, réalisés notamment par des femmes : Jocelyne Saab, Maï Masri, Randa Chahal Sabbagh, Olga Nakkash, Layla Assaf, Dima Al-Joundi, Danielle Arbid ou Heiny Srour. De cette dernière, Leïla et les loups (1984) est le point de départ de ce regard porté sur les cinémas arabes du Proche-Orient. Ce film retrace l’histoire de la Palestine, de la fin de la Première Guerre mondiale (1918) à l’invasion israélienne du sud-Liban en 1982, à travers le regard et l’expérience de femmes palestiniennes. Les vies bouleversées par les ravages des guerres successives semblant sans fin au Liban ont profondément marqué l’itinéraire de vie et la création artistique de cinéastes comme Nadine Labaki, actrice et réalisatrice libanaise arabo-chrétienne, et Carlos Chahine, comédien, acteur et réalisateur libanais, vivant entre le Liban et la France. Ils sont les dignes successeurs des talentueux réalisateurs libanais Bohran Alaouié, Maroun Baghdadi, Jean-Khalil Chamoun, Jean-Claude Codsi, Samir Habshi, Ghassan Salhab, Ziad Doueri, Assad Fouladkar…, qui les ont précédés. Ils pensent réveiller le cinéma libanais de sa routine en s’attaquant à la guerre civile d’une façon différente, par l’humour (Et maintenant on va où ?) ou en explorant des thèmes nouveaux comme l’indépendance nouvelle du Liban après le mandat français dans les années 40-50 (La Nuit du verre d’eau). Le choix d’Incendies de Denis Villeneuve, adaptation cinématographique de la pièce de théâtre du dramaturge libano-canadien Wajdi Mouawad, s’est fait tout naturellement. Il aborde les drames universels de la guerre, de l’exil, de l’origine, du choc des cultures, des peuples malmenés par l’Histoire, et plus encore. La pièce, comme le film va au-delà du terrible drame de la guerre civile libanaise qui n’est d’ailleurs jamais citée.

Le cinéma d’une nation condamnée à l’errance par la violence de l’Histoire : la Palestine.

Ironie de l’histoire, le premier film palestinien est un film de fiction égyptien Un Baiser dans le désert (1927) du réalisateur palestinien Ibrahim Lama, avec l’acteur palestinien Badr Lama, dans le premier rôle masculin. Pas d’autre trace de cinéma palestinien durant la Palestine sous mandat britannique (1923 - 1948). Après la Nakbah (la Catastrophe) de 1948 qui vit l’exode de 700 000 palestiniens lors de la guerre israélo-arabe, il faut attendre les années soixante pour qu’apparaisse un cinéma engagé, au discours politique financé par l’Institut du cinéma palestinien créé en 1968. Il s’agit avant tout de films documentaires axés sur l’exil, puis sur la lutte du peuple palestinien lors des deux intifadas (1987-1990 et 2000-2005). L’OLP (Organisation de Libération de la Palestine) a favorisé la création d’une Unité du cinéma. L’un des rares films de fiction sur la question palestinienne a été tourné par l’égyptien Tawfiq Salah, Les Dupes (1972) adapté de la nouvelle Les Hommes du soleil de l’écrivain palestinien Ghassan Kanafani, ou par des réalisateurs israéliens tels Uri Barbash, auteur de l’étonnant Au-delà des murs (1985), ou Eyal Halfon, réalisateur de Circus Palestina (1999) ou encore quelques années plus tard par Eran Riklis avec La Fiancée syrienne (2004) ou Les Citronniers (2007)… Le cinéma d’auteur palestinien va naître dans les années 1980-1990 de réalisateurs palestiniens de nationalité israélienne : Michel Khleifi (Noce en Galilée, 1987, Le Cantique des pierres, 1990, Le Conte des 3 diamants, 1995…), Elia Suleiman (Chronique d’une disparition, 1996, Intervention divine, 2002, Le Temps qu’il reste, 2009…), Ali Nassar (La Voie lactée, 1997, Au Neuvième mois, 2002…), de la réalisatrice palestinienne-américaine Mai Masri (Rêves d’exil, 2001, 3000 nuits, 2015…) et de Rashid Masharawi, né à Gaza en 1962, premier cinéaste palestinien des territoires occupés (Haïfa, 1995, Un ticket pour Jérusalem, 2002, Attente, 2006...). Dans les pas des précurseurs, une nouvelle génération de cinéastes palestiniens nés en Israël, dans les territoires palestiniens ou dans la diaspora, apparaît au XXIe siècle, trouvant le financement de leurs films en Europe ou aux USA en premier lieu, voire même en Israël par le biais d’Israël Film Fund (près de 20% des citoyens israéliens sont Palestiniens. Ces « arabes israéliens » sont à 80% musulmans, 11% chrétiens et 9% druzes). À Gaza, depuis l’arrivée au pouvoir du Hamas, tout film doit être approuvé par le ministère de la Culture du Hamas avant sa projection en public. Celui-ci réprime tout contenu non-conforme à ses prescriptions, notamment celles concernant les préceptes religieux et les femmes, comme ce fut le cas pour le film Something Sweet (2010) de Khalil al-Muzzayen, court métrage sélectionné au Festival de Cannes, où une femme ne portait pas le voile. La présente rétrospective a retenu six films majeurs réalisés ces cinq dernières années dont la qualité ou le sujet ont retenu l’attention des festivals internationaux du monde entier. Rashid Masharawi est un réalisateur majeur, auteur d’une vingtaine de films sélectionnés dans de nombreux festivals internationaux dont Cannes. Il a créé le Centre de production et de distribution cinématographique de Ramallah. Son dernier film de fiction Songe (2025) est un road-movie, genre qu’il affectionne, en terre israélo-palestinienne.

Ce voyage en Terre Sainte est une parabole pétrie de poésie orientale sur la résilience du peuple palestinien dépossédé de sa terre natale. From Ground Zero (2024) est

un film omnibus dit du cinéma de l’urgence, filmé avec des téléphones mobiles par des Gazaouis vivant sous la pluie des bombes israéliennes en représailles des attaques du 7 octobre 2023. Le projet de ce film a été conçu par Rashid Masharawi pour leur permettre de conter leur vécu quotidien. 200 mètres (2020) d’Ameen Nayfeh, porté par le grand acteur palestinien de nationalité israélienne Ali Suliman, illustre l’absurdité de la vie quotidienne d’une famille palestinienne. Bien que ne vivant qu’à 200 mètres les uns des autres, ils sont séparés par le mur érigé par les autorités israéliennes, les contraignant chaque jour à franchir une multitude de checkpoints pour se retrouver et tenter de préserver une véritable vie familiale. Fièvre Méditerranéenne (2022) de la réalisatrice palestinienne, Maha Haj, utilise l’humour noir pour décrire la mélancolie dépressive pouvant s’emparer des Palestiniens de nationalité israélienne. Le personnage principal du film vit mal sa nationalité administrative imposée par la violence de l’Histoire qui l’a dépossédé de son identité profonde et intime. Le premier film de fiction de Mahdi Fleifel, réalisateur palestino-danois, Vers un pays inconnu, s’inspire de faits réels. Le drame de l’exil se répète sans cesse qu’il ait lieu au Koweït, en Grèce ou ailleurs. Once Upon a Time in Gaza (2025), troisième long-métrage de fiction des frères jumeaux gazaouis Arab et Tarzan Nasser, se déroule en 2007, année où le Hamas remporte les élections législatives dans la bande de Gaza, début de l’isolement, de répressions, de cruautés. Comme dans leurs précédents films Dégradé (2015) et Gaza mon amour (2020), ils ont recours à un humour noir décalé et absurde à la croisée des genres policier, western, comédie noire, thriller, multipliant les clins d’œil à des films culte de l’histoire du cinéma.

Filmer malgré la censure : la Syrie.

Le cinéma est arrivé en Syrie, alors sous tutelle ottomane, peu après l’invention du cinématographe par les frères Lumière en 1895. Les premières projections ont eu lieu à Alep en 1908, puis à Damas en 1912 dans des cafés. Le premier film de fiction syrien est tourné en 1928, L’Accusé innocent de Rachid Jalal, film de gangster burlesque à l’américaine. Le premier film parlant syrien, Lumière et Ténèbre de Nazih Shahbandar est de 1947, soit un an après l’Indépendance. Dans les années 1950, la production cinématographique syrienne existe grâce à des initiatives individuelles. Elle est soumise à la censure. Les années 1960-70-80-90 sont considérées comme l’âge d’or du cinéma syrien, avec des réalisateurs comme Nabil El Maleh (Le Léopard, 1972), Omar Amiralay (La vie quotidienne dans un village syrien, 1974), Raymond Boutros (Les Algues d’eau douce, 1991), Oussama Mohamed (Étoiles du jour, 1988 - sélectionné au Festival de Cannes mais interdit pendant plusieurs années en Syrie, bien que produit par l’officielle Organisation Nationale du Cinéma), Mohamad Malas (La Nuit, 1992), Abdellatif Abdelhamid (La Montée de la pluie, 1996). Tous ont gagné une reconnaissance internationale. Le Festival international du film de Damas est créé en 1979. La guerre civile syrienne commencée en 2011 y met fin en 2012. Le cinéma d’auteur syrien est porté à bout de bras par une poignée de réalisateurs talentueux jouant au chat et à la souris avec la censure. La guerre civile syrienne (2011 - 2024) a gravement affecté l’industrie cinématographique. De nombreux cinéastes ont été tués ou ont fui le pays. Cependant, des films ont été tournés, soit en Syrie (Une Echelle pour Damas (2013) de Mohammad Malas), soit par des réalisateurs syriens de l’exil : Le Traducteur (2019) de Rana Kazkaz et Anas Khalaf, Dounia et la princesse d’Alep (2022) de Marya Zarif et André Kadi... Malgré les défis, il y a un désir croissant de raconter des histoires syriennes authentiques. Des initiatives pour soutenir les cinéastes syriens, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays, se développent. Les festivals de cinéma, les ateliers et les plateformes en ligne peuvent offrir une nouvelle visibilité aux productions syriennes. La diaspora syrienne joue également un rôle crucial dans la revitalisation du cinéma, en apportant des perspectives nouvelles et en contribuant à la production de films. Le choix de présenter Nezouh, de la réalisatrice franco-syrienne Soudade Kaadan, s’inscrit dans cette renaissance du cinéma syrien ancrée dans la réalité sociale syrienne.

Irak : des films ou une cinématographie nationale ?

En Irak, durant la période ottomane, Jeux d’images est le premier film à être projeté en public, à Bagdad, en 1909. Durant le Mandat britannique (1920-1932), les salles de cinéma se multiplient principalement dans les villes. Sous la royauté hachémite (1932-1958) sera tourné le premier film considéré comme irakien, Fitna et Hassan de Haydar al-Umar (1954). En 1957, Mr Saïd (Saïd Effendi) de Kameran Hassani, est un chef d’œuvre néo-réaliste. Une version restaurée a été montrée lors du 78e Festival de Cannes en 2025, dans la section Cannes Classic. Quelques films retiennent l’attention des festivals internationaux comme Le Gardien de nuit de Khalil Shawqi (1968). Saddam Hussein exerce le pouvoir absolu à partir de 1979. La censure est encore plus féroce. Il oriente le cinéma vers des films historiques. Au cours des vingt-cinq premières années du 21e siècle, malgré l’instabilité, des réalisateurs commencent à produire des œuvres traitant de la réalité irakienne : Mohamed Al-Daradji, Ahlaam(2005) et Son of Babylon (2009) ; Hussam Ali, The Last Photo (2013); Ibrahim Al-Azzawi, Zaman (2018). Les réalisateurs irakiens de la diaspora et de l’exil apportent leurs talents à la renaissance du cinéma irakien : Zaman, l’homme des roseaux (2003) du regretté Amer Alwan, L’Aube du monde (2008) d’Abbas Fahdel, également documentariste, Retour à Babylone (2002), Nous les Irakiens (2004), Homeland : Irak année zéro (2015), Tales of the Wounded Land (2025). Les festivals internationaux, notamment français de Montpellier, de Nantes, de Vesoul et bien sûr de Cannes ont toujours été attentifs aux réalisateurs irakiens de talent. La récente caméra d’or décernée, lors du 78e Festival de Cannes en 2025, au réalisateur irakien Hasan Hadi pour Le Gâteau du Président, représente l’Irak dans ce panorama consacré aux cinémas arabes du Croissant fertile. Gageons que ce film sera l’hirondelle annonçant un nouveau printemps arabe … du cinéma.

Jean-Marc Thérouanne, Délégué Général du FICA Vesoul

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