Akira Kurosawa, le Shakespeare des temps modernes

Akira Kurosawa, le Shakespeare des temps modernes 

Les oeuvres de Shakespeare sont une source d’inspiration inépuisable pour le 7e art. La captation de la pièce, Le Roi Jean, mise en scène par Sir Herbert Beerbohm Tree en 1899 n’est que la première des nombreuses adaptations britanniques avant que les flamboyantes productions en technicolor, Henry V (1944), Hamlet (1948) et Richard III (1955) associent définitivement le travail du dramaturge au cinéma moderne.

L’Asie n’est pas en reste. Soucieuse de copier les grands succès européens pour séduire à la fois le public local et international, les studios chinois de Shanghai vont signer quantité d’adaptations de Shakespeare dans les années 1920, comme Une Fleur de prunus de Bu Wancang, adapté des Deux Gentilshommes de Vérone. Et que dire de l’Inde, placée sous domination britannique de 1757 à 1947, qui va favoriser la diffusion des oeuvres du dramaturge et qui va faire de Roméo et Juliette l’archétype des comédies musicales bollywoodiennes.

Au Japon, la première traduction d’une oeuvre de Shakespeare, Sakuradoki zeni no yononka (Le Marchand de Venise) paraît en 1885. Si les adaptations théâtrales se multiplient rapidement, le cinéma mettra plus de temps ; pas assez connues du grand public pour certains, trop «occidentales» pour d’autres, les producteurs nippons ont peur de dénaturer (et donc de manquer de respect) les classiques du dramaturge mondialement connu.

Qui donc mieux que le réalisateur Akira Kurosawa pour s’attaquer à l’oeuvre de Shakespeare. Reconnu comme le meilleur représentant du 7e art japonais, voire asiatique tout court depuis le succès planétaire de Rashomon au début des années 1950, il nourrit chacun de ses films de sa culture érudite. « Je suis autant intéressé par les classiques que par les romans contemporains, japonais ou étrangers » (*) ; À ses détracteurs japonais lui reprochant de faire des films uniquement pour le marché international, il répond : « Si je suis plus à l’aise avec la structure narrative occidentale, je destine mes films avant tout aux jeunes Japonais dans leur vingtaine. » (*).

Dans Le Château de l’Araignée (1957), Kurosawa transpose l’intrigue de l’Écosse médiévale à l’époque des guerres civiles japonaises (1392-1568). «Cette période correspondait bien à celle décrite dans Shakespeare ; à tel point que nous avons eu, nous aussi, au Japon, un personnage tel que Macbeth. J’ai oublié Shakespeare, et j’ai tourné le film comme s’il s’agissait d’une histoire de mon pays. ». (**). Outre le changement de lieu et d’époque, le réalisateur va puiser dans le registre du théâtre nô (style traditionnel du théâtre japonais). « La simplicité, la puissance, la rigueur, la densité du drame me rappelaient le nô. … Dans cette forme de théâtre, les acteurs se déplacent le moins possible, compriment leur énergie ; ainsi, le moindre geste suscite une émotion d’une grande intensité. Dans le film, les expressions des acteurs correspondent à celles des masques stylisés du nô ». (**). La composition de l’image est, quant à elle, inspirée des tableaux sumi-e (peintures à l’encre du VIIe siècle).

Ran (1985) est un régal pour les yeux, véritable succession de tableaux vivants, qui renvoie à la fois à la passion de Kurosawa pour la peinture et à ses propres talents de dessinateur, comme en témoignent ses nombreux croquis préparatoires. Librement adapté du Roi Lear, le personnage principal est ici incarné par le seigneur de la guerre Motonari Mori (1497-1571). Si Kurosawa interroge, comme dans la pièce originale, le rapport entre le pouvoir et la folie, il se démarque de la version shakespearienne en se focalisant moins sur un seul individu que sur un système (japonais) dans son ensemble.

Si l’influence des séries noires de Georges Simenon et d’Ed MacBain semble une évidence dans Les Salauds dorment en paix de 1960, celle, revendiquée, de Hamlet de Shakespeare est tout aussi indéniable. Polar social, la fiction reprend – avec beaucoup de fantaisie – l’intrigue de la pièce originale avec de nombreux subterfuges imaginés par le personnage principal pour démasquer les assassins de son père. Le classique du dramaturge britannique ne sert une nouvelle fois que d’inspiration à une adaptation profondément japonaise, plus d’actualité que jamais : « De quels méfaits ne sont pas capables certains hauts fonctionnaires qui se cachent derrière la façade bien commode des grandes sociétés ? J’ai voulu démasquer cette race et faire un film sur la corruption de la haute finance. » (**)

En l’espace de seulement trois films, Akira Kurosawa prouve une nouvelle fois que les thématiques de Shakespeare doivent leur renommée mondiale non seulement à leur intemporalité, mais aussi à leur universalité. Il a réussi le rare pari de signer des films qui s’éloignent de leur illustre modèle, sans rien altérer de leur contenu ; qui sont profondément japonais, mais aussi terriblement universels. Le surnom que lui attribua le réalisateur américain Steven Spielberg au cours des années 1980 de « Shakespeare des temps modernes » n’est donc absolument pas galvaudé.

Sources
(*) Akira Kurosawa, Something Like an Autobiography (Vintage Books, 1983)
(**) Aldo Tassone, Akira Kurosawa (Edilig, 1983)

Bastian Meiresonne

 

Les oeuvres de Shakespeare sont une source d’inspiration inépuisable pour le 7e art. La captation de la pièce, Le Roi
Jean, mise en scène par Sir Herbert Beerbohm Tree en 1899 n’est que la première des nombreuses adaptations britanniques
avant que les flamboyantes productions en technicolor, Henry V (1944), Hamlet (1948) et Richard III
(1955) associent définitivement le travail du dramaturge au cinéma moderne.
L’Asie n’est pas en reste. Soucieuse de copier les grands succès européens pour séduire à la fois le public local et
international, les studios chinois de Shanghai vont signer quantité d’adaptations de Shakespeare dans les années
1920, comme Une Fleur de prunus de Bu Wancang, adapté des Deux Gentilshommes de Vérone. Et que dire de
l’Inde, placée sous domination britannique de 1757 à 1947, qui va favoriser la diffusion des oeuvres du dramaturge et
qui va faire de Roméo et Juliette l’archétype des comédies musicales bollywoodiennes.
Au Japon, la première traduction d’une oeuvre de Shakespeare, Sakuradoki zeni no yononka (Le Marchand de
Venise) paraît en 1885. Si les adaptations théâtrales se multiplient rapidement, le cinéma mettra plus de temps ; pas
assez connues du grand public pour certains, trop « occidentales » pour d’autres, les producteurs nippons ont peur
de dénaturer (et donc de manquer de respect) les classiques du dramaturge mondialement connu.
Qui donc mieux que le réalisateur Akira Kurosawa pour s’attaquer à l’oeuvre de Shakespeare. Reconnu comme le
meilleur représentant du 7e art japonais, voire asiatique tout court depuis le succès planétaire de Rashomon au
début des années 1950, il nourrit chacun de ses films de sa culture érudite. « Je suis autant intéressé par les classiques
que par les romans contemporains, japonais ou étrangers » (*) ; À ses détracteurs japonais lui reprochant de
faire des films uniquement pour le marché international, il répond : « Si je suis plus à l’aise avec la structure narrative
occidentale, je destine mes films avant tout aux jeunes Japonais dans leur vingtaine. » (*).
Dans Le Château de l’Araignée (1957), Kurosawa transpose l’intrigue de l’Écosse médiévale à l’époque des guerres
civiles japonaises (1392-1568). « Cette période correspondait bien à celle décrite dans Shakespeare ; à tel point que
nous avons eu, nous aussi, au Japon, un personnage tel que Macbeth. J’ai oublié Shakespeare, et j’ai tourné le film
comme s’il s’agissait d’une histoire de mon pays. ». (**). Outre le changement de lieu et d’époque, le réalisateur va
puiser dans le registre du théâtre nô (style traditionnel du théâtre japonais). « La simplicité, la puissance, la rigueur,
la densité du drame me rappelaient le nô. … Dans cette forme de théâtre, les acteurs se déplacent le moins possible,
compriment leur énergie ; ainsi, le moindre geste suscite une émotion d’une grande intensité. Dans le film, les
expressions des acteurs correspondent à celles des masques stylisés du nô ». (**). La composition de l’image est,
quant à elle, inspirée des tableaux sumi-e (peintures à l’encre du VIIe siècle).
Ran (1985) est un régal pour les yeux, véritable succession de tableaux vivants, qui renvoie à la fois à la passion de
Kurosawa pour la peinture et à ses propres talents de dessinateur, comme en témoignent ses nombreux croquis préparatoires.
Librement adapté du Roi Lear, le personnage principal est ici incarné par le seigneur de la guerre
Motonari Mori (1497-1571). Si Kurosawa interroge, comme dans la pièce originale, le rapport entre le pouvoir et la
folie, il se démarque de la version shakespearienne en se focalisant moins sur un seul individu que sur un système
(japonais) dans son ensemble.
Si l’influence des séries noires de Georges Simenon et d’Ed MacBain semble une évidence dans Les Salauds dorment
en paix de 1960, celle, revendiquée, de Hamlet de Shakespeare est tout aussi indéniable. Polar social, la fiction
reprend – avec beaucoup de fantaisie – l’intrigue de la pièce originale avec de nombreux subterfuges imaginés par
le personnage principal pour démasquer les assassins de son père. Le classique du dramaturge britannique ne sert
une nouvelle fois que d’inspiration à une adaptation profondément japonaise, plus d’actualité que jamais : « De quels
méfaits ne sont pas capables certains hauts fonctionnaires qui se cachent derrière la façade bien commode des
grandes sociétés ? J’ai voulu démasquer cette race et faire un film sur la corruption de la haute finance. » (**)
En l’espace de seulement trois films, Akira Kurosawa prouve une nouvelle fois que les thématiques de Shakespeare
doivent leur renommée mondiale non seulement à leur intemporalité, mais aussi à leur universalité. Il a réussi le rare
pari de signer des films qui s’éloignent de leur illustre modèle, sans rien altérer de leur contenu ; qui sont profondément
japonais, mais aussi terriblement universels. Le surnom que lui attribua le réalisateur américain Steven
Spielberg au cours des années 1980 de « Shakespeare des temps modernes » n’est donc absolument pas galvaudé.
Sources
(*) Akira Kurosawa, Something Like an Autobiography (Vintage Books, 1983)
(**) Aldo Tassone, Akira Kurosawa (Edilig, 1983)
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