Les cinémas du toit du monde : Bhoutan, Népal, Tibet, Sikkim, Inde Himalayenne

Les premiers films tournés sur le toit du monde l’ont été dès l’origine du cinéma par des explorateurs occidentaux. Ce sont des films documentaires d’expédition réalisés pour les actualités Pathé et British Gaumont.

Bhoutan :

Le cinéma arrive dans ce petit pays dans les années 60. Les projections sont réservées aux rares fonctionnaires et étrangers de la capitale Thimphu. Le roi Jigme Dorji Wangchuck encourage la découverte culturelle mais les infrastructures sont encore quasi inexistantes. Dans les années 1970-80, les projections se font essentiellement en plein air. Les salles de cinéma apparaissent progressivement dans les années 1990, dans les villes de Thimphu et Paro. Les Bhoutanais prennent conscience que le cinéma peut être une façon d’affirmer leur identité nationale. 1989 est l’année de la réalisation du premier long métrage bhoutanais, Gasa Lamai Singye d’Ugyen Wangdi, adapté d’une légende rappelant le destin tragique de Roméo et Juliette. Par la suite, ce cinéaste réalise plusieurs documentaires dont, en 2004, Price of Letter, portrait d’un coursier postal connu au Bhoutan pour avoir travaillé vingt-six ans à la distribution du courrier, en se rendant même dans les villages et hameaux les plus inaccessibles de ce pays himalayen par tous les temps et en toutes saisons afin de remettre du courrier à des gens souvent illettrés. Le lama bouddhiste Khyentse Norbu va mettre le Bhoutan sur la carte mondiale du cinéma avec ses films La Coupe (Quinzaine des réalisateurs à Cannes, 1999), Voyageurs et Magiciens (Mostra de Venise, 2003), Vara : A Blessing (Tribeca, 2013), Hema Hema (Festival de Locarno, 2016) avec la star hong-kongaise Tony Leung Chiu-wa, Looking for a lady with Fangs and a Moustache ( Festival de Pingyao, 2019). Son dernier long métrage de fiction, Pig at the Crossing, a fait l’objet d’une sortie mondiale virtuelle le 11 mai 2024. Il est présenté en salle dans le cadre de la présente rétrospective vésulienne. Ce film met en scène la vie après la mort d’un youtuber tué dans un accident de la route, alors qu’une femme mariée avec qui il a eu une aventure d’un soir, est enceinte de lui. Il se retrouve à errer dans un espace mystérieux, situé entre la mort et une nouvelle naissance. Un autre lama bhoutanais, Neten Chokling, se fait connaître sur la scène internationale avec son film Milarépa : la voie du bonheur (2006), présenté au 16e FICA Vesoul en 2010. Jamyang Dorj est en sélection à Cannes en 2011 avec son court métrage The Container, qui souligne l’injustice sociale et les inégalités auxquelles sont confrontées les populations vulnérables - ici des familles modestes d’un milieu rural - lorsqu’elles n’ont pas les moyens d’accéder à des conditions de santé minimales. Dans In the Realm of the Gods (2011), Pema Tshering brosse le portrait de Kaka, danseur masqué, enseignant de cet art traditionnel, confronté aux réalités économiques d’un Bhoutan en pleine mutation. Kelzang Dorjee tourne, en 2021, Why is the Sky at Night?, film contemplatif décrivant la vie d’une jeune bouchère enceinte qui fait preuve, malgré un environnement difficile, d’une grande force intérieure et d’indépendance. Arun Bhattarai et Dorrotya Zurbó présentent en 2017, en première mondiale, au FIF du Film documentaire d’Amsterdam The Next Guardian qui met en lumière la pression familiale et religieuse sur les enfants, leur désir d’émancipation qui provoque des tensions générationnelles et soulève la difficulté de préserver les traditions tout en respectant les aspirations individuelles. Les réalisatrices sont rares au Bhoutan, pourtant certaines d’entre elles sont prolifiques. Kesang Chuki a déjà produit dix documentaires, docudrames et courts métrages dont Nangi Aums to Go-thrips sur des femmes à la forte personnalité assumant des rôles publics de premier ordre dans la société bhoutanaise ou engagées politiquement (Cf. A Young Democracy). Dès 2015, Dechen Roder est sélectionnée à la Berlinale avec Lo Sum Choe Sum - 3 ans, 3 mois, qui se penche sur le parcours de Can Lhamo, jeune fille marginalisée, blessée par la vie. Ce film est une réflexion sur la résilience, la spiritualité et la capacité de chacun à se transformer malgré les épreuves. Elle atteint la reconnaissance internationale avec Dakini, film policier bousculant les genres mêlant film noir, film d’aventure et mysticisme bouddhique. En première mondiale à Locarno, il est primé à Vesoul en 2018. Son second long métrage I, the Song, est sélectionné en compétition en première française au 31e FICA de Vesoul en 2025. Le Moine et le fusil est le second long métrage de Pawo Choyning Dorji, sélectionné pour représenter le Bhoutan à la 96e cérémonie des Oscars. Son premier film L’Ecole du bout du monde (FICA Vesoul 2023) avait également représenté le Bhoutan à la 94e cérémonie des Oscars. Il est l’élève spirituel et cinématographique de son maître bouddhiste et cinéaste Khyentse Norbu. Cette comédie, fable philosophique sur le sens de la citoyenneté et de la voie vers la non-violence, met en scène le contraste entre les valeurs spirituelles et culturelles du Bhoutan rural et l’influence croissante de la modernité et de l’occidentalisation, notamment à travers l’arrivée d’Internet, de la télévision et de la consommation.

Népal :

Le cinéma népalais, né dans les années 1950, s’est progressivement imposé comme un miroir de la société et de la culture du pays. Les premiers films, souvent des documentaires ou des productions inspirées du théâtre traditionnel, ont évolué vers des récits plus variés, mêlant drames sociaux, comédies populaires et films engagés. Il n’est pas facile d’avoir accès aux films népalais les plus anciens accessibles seulement sur des supports ne permettant plus leur projection. Avec le numérique, ce cinéma encore balbutiant et peu reconnu sur la scène internationale prendra très certainement son envol dans les années à venir. Les cimes himalayennes fascinent toujours autant les Occidentaux. Le documentaire Everest Dark du réalisateur anglo-canadien Jereme Watt s’inscrit dans cette tradition des films d’expédition. Mais pour la première fois, ce ne sont pas les alpinistes qui sont le sujet du film mais les sherpas qui paient souvent un lourd tribut en accompagnant le nombre croissant de ceux qui rêvent d’atteindre le sommet du toit du monde.

Tibet :

C’est après l’annexion du Tibet par la Chine communiste, en 1950, que les premiers écrans himalayens apparaissent comme outil de propagande politique ou éducatif. Les films projetés le sont par des équipes mobiles allant de villages en hameaux. Ils sont produits et réalisés par les studios de Beijing en mandarin. Il faudra attendre le XXIe siècle et le talentueux Pema Tseden (1969 – 2023), père du cinéma tibétain, pour que naisse un cinéma purement tibétain loin de la mythification d’un Tibet idolâtré par des réalisateurs non originaires de cette région du monde. En 2020, le FICA a porté un regard sur le cinéma tibétain permettant aux spectateurs du FICA de découvrir des cinéastes qu’il était impossible de découvrir dans les salles de cinéma. Pema Tseden est le seul cinéaste en trente-deux ans de festival de Vesoul à avoir reçu trois fois un Cyclo d’or.

Sa disparition prématurée et brutale a laissé un vide immense. Les courts métrages, Fences de Rabden Yak et The Boys and the Donkey de Tsering Yangjyab, sont issus de la maison de production fondée par Pema Tseden, que dirige son fils Jigme. Très étonnant est le film Dark Red Forest du documentariste chinois Jin Huaqin. Des milliers de nonnes bouddhistes, vêtues de robes rouge sang, s’isolent pendant les cent jours les plus rudes de l’hiver dans de petites cabanes en bois disséminées sur le plateau tibétain. Leur présence collective, telle une forêt vivante, incarne à la fois leur solidarité et leur quête personnelle de transcendance spirituelle. Le film interroge la place de la spiritualité dans un monde en mutation, où la tradition se heurte à la modernité et aux pressions politiques.

Sikkim :

Au Royaume du Sikkim, pendant l’époque coloniale anglaise, des projections étaient organisées dans les clubs réservés à la « gentry ». Après la décolonisation de 1947, les films indiens de Shantaram (1901 – 1990) mais aussi des films de réalisateurs occidentaux comme Le Fleuve, premier film en couleur tourné en Inde de Jean Renoir (1894 – 1979), sont projetés pour un public cultivé, dans de petites salles. En 1971, le plus célèbre des réalisateurs indiens, Satyajit Ray, tourne le mythique film documentaire Sikkim, à la demande du Chogyal Palden Thondup Namgyal. En 1975, l’armée indienne entre au Sikkim pour neutraliser les troubles sociaux antiroyalistes. Un référendum est organisé. Il met fin à la monarchie et fait du Sikkim le 22e État de la fédération indienne. Ce film documentaire d’une grande poésie, d’après les rares personnes qui ont pu le voir, a été interdit de 1975 à 2010, car jugé trop favorable à la monarchie. Le Sikkim a vu naître Danny Denzongpa, acteur, réalisateur et homme d’affaires dans l’industrie de la bière. Sa carrière compte plus de deux cents films en cinquante ans, tournés principalement en hindi, mais aussi en bengali, népali et tamoul. Il a joué aux côtés de Bratt Pitt dans Sept ans au Tibet de Jean-Jacques Annaud (1997). Assister à la naissance des prémices d’une cinématographie régionale a quelque chose d’émouvant à l’image de la mise au monde d’un être humain. La réalisatrice de Shape of Momo, Tribeny Rai, est une pionnière du cinéma indépendant d’aujourd’hui au Sikkim. Ce film, inspiré selon la cinéaste, des œuvres du grand cinéaste chinois Jia Zhang-ke, saisit le paysage changeant d’un lieu et d’une culture. Nourri de sou- venirs personnels, il met en lumière les défis auxquels les femmes sont confrontées dans une société patriarcale, à travers une narration à la fois poétique et réaliste.

L’Inde himalayenne :

En tant que démocratie, l’Inde offre un espace de liberté créative aux cinéastes indiens, occidentaux et tibétains en exil. L’Inde himalayenne, grâce à la grandeur et à la majesté de ses paysages montagneux, ne cesse de fasciner. La Vallée des fleurs du réalisateur indien Pan Nalin, adaptation libre du roman Magie d’amour et magie noire d’Alexandra David-Neel, grande exploratrice, emmène les spectateurs sur les hauts sommets du monde. Cet eastern (western asiatique) conte les rapines d’une bande de voleurs qui détroussent les voyageurs imprudents s’aventurant dans ces contrées arides et désolées. Le chef rencontre l’amour éternel par-delà la vie, la mort et… la réincarnation. Ce film, aux images d’une grande beauté, est imprégné de spiritualité bouddhiste et hindouiste. Alexandra David-Neel, j’irai au pays des neiges, du réalisateur français Joël Farges, propose le portrait de cette femme d’exception, tibétologue, écrivaine, et bien plus encore, incarné à l’écran par la grande comédienne et actrice Dominique Blanc. Le scénario est basé sur la correspondance que l’exploratrice a entretenue avec son mari. En puisant dans les innombrables rushs réalisés au cours de dix années de voyage dans l’Himalaya, Véronique, Anne et Erik Lapied dépeignent dans Lhamo, l’enfant de l’Himalaya l’univers des enfants de l’Himalaya. State of Statelessness de Tenzin Tsetan Choklay, Sonam Tseten, Tsering Tashi Gyalthang, Tenzing Sonam et Ritu Sarin est un documentaire omnibus sur les Tibétains vivant en exil à travers le monde. Filmer, ici, revient à témoigner pour que la culture tibétaine ne se perde pas dans la dispersion de sa diaspora à l’échelle planétaire. L’Enfance d’un maître de Bruno Vienne et Jeanne Mascolo de Filippis, fruit d’un travail de vingt-cinq ans, suit le parcours hors normes de Kalou Rinpoché, jeune réincarnation du grand maître tibétain dont il porte le nom, de sa naissance à sa vingt-cinquième année. Son maître bouddhiste, premier moine tibétain à se rendre en Europe, fonde le grand centre Paldenshangpa à La Boulaye, en Bourgogne. La lama française Hermès Sangye Garanger est son disciple. L’Himalaya indien (Ladakh, Himachal, Sikkim), avec des festivals comme le Dharamshala International Film Festival créé en 2012, joue un rôle clé dans la création d’un réseau cinématographique transhimalayen.

À l’heure où le « toit du monde » — du Bhoutan aux régions himalayennes de Chine, du Népal à l’Inde du Nord — continue de nourrir les imaginaires, les cinémas qui en émergent semblent portés par un nouvel élan. Entre préservation des identités culturelles, essor des nouvelles technologies et ouverture croissante aux coproductions internationales, ces cinématographies disposent aujourd’hui d’outils inédits pour se renouveler sans se dénaturer. Qu’ils s’emparent du documentaire pour témoigner, de la fiction pour rêver ou de formes hybrides pour expérimenter, les cinéastes himalayens affirment une voix singulière, capable de dialoguer avec le monde tout en restant ancrée dans leurs territoires. L’avenir du cinéma du toit du monde se dessine ainsi dans cet équilibre délicat : rester fidèle à ses racines tout en s’inventant de nouveaux horizons.

Martine Thérouanne, Directrice du FICA.

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